La littérature à l’heure du numérique : nouvelles pratiques, nouvelles postures

Responsable : Florence Thérond, MCF de littérature générale et comparée

Ce programme s’est ouvert à l’automne 2012 parallèlement à la création du Master Pro « Métiers du livre et de l’édition » (directrice : Corinne Saminadayar-Perrin). La formation dispensée aux étudiants comporte un volet consacré au tournant numérique et ses enjeux (cours de Florence Thérond).
Les technologies numériques sont un élément déterminant de notre environnement. Nos comportements, nos relations à l’espace, au temps et aux autres en sont affectés. Nous avons tous en partage cette culture, même si nous ne sommes pas des utilisateurs réguliers des nouvelles technologies. Le numérique induit de nouvelles pratiques sociales, des arts nouveaux, de nouveaux moyens de production et de diffusion de la culture. La littérature a toujours été dépendante du support qui l’accueille. Elle fut pendant longtemps presque exclusivement associée au livre et à la bibliothèque. Mais avec l’arrivée du numérique émerge une littérature excédant le livre dans un contexte de diversification des modes de consommation de la littérature. Les processus d’écriture se modifient, tandis que notre manière de lire change elle aussi.
Ce programme a pour objectif d’explorer les liens qui se tissent entre culture numérique et littérature dans une approche à la fois poétique et socio-communicationnelle. Il s’agit de réfléchir aux ruptures que les nouvelles technologies dessinent dans notre rapport à la littérature. Dans  un contexte de crise du littéraire, la « bascule » dans le numérique conduira-t-elle à  une dissolution des spécificités de la littérature ou bien est-elle une des conditions de sa renaissance ? Peut-il exister une littérature sans livre ?
Il s’agit d’étudier comment l’apparition du numérique et d’internet modifie le travail de l’écrivain, quelles nouvelles pratiques de lecture se développent, quelles nouvelles formes de sociabilité littéraire. Quelle place désormais pour l’écrivain dans le champ littéraire ? Quelles nouvelles postures apparaissent ? Les nouveaux médias renforcent-ils la présence de l’écrivain dans la société et sa fonction de révélateur du lien social, favorisent-ils une littérature d’opposition ou bien l’écrivain perdra-t-il son âme ?

Activités et projets

1/ Le Cycle de rencontres « L’auteur en régime numérique ». Ce cycle de rencontres avec des écrivains de l’extrême contemporain a pour objectif de réfléchir à l’utilisation que ceux-ci font des nouveaux medias, aux pratiques originales qui en découlent et à la nécessaire redéfinition, dans ce contexte, des notions d’œuvre et d’auteur. Ces rencontres ont lieu tous les ans au mois de novembre, sous forme de conférences-débats ou dans le cadre de journées d’étude. Les étudiants du master 2 Pro Métiers du Livre et de l’Édition participent à l’organisation matérielle et à la valorisation de ces événements (réalisation d’affiches et de programmes, communication, …).

– 5 novembre 2014 : « S’écrire au-delà du livre » : Hybridation des formes et des supports dans l’œuvre autofictionnelle de Chloé Delaume. Après-midi d’étude organisée par Annie Pibarot et Florence Thérond.
L’activité créatrice de Chloé Delaume frappe par la richesse et la multiplicité des espaces médiatiques investis, qu’elle fait se croiser tout en explorant leurs spécificités : site internet, blogue, chantiers sonores, jeu vidéo, films, émissions télévisées, performances multimédia. Et l’identité qui en découle est elle-même plurielle ; l’auteure est aussi éditrice, performeuse, chroniqueuse, musicienne, chanteuse… mais avant tout personnage de fiction :« Je m’appelle Chloé Delaume. Je suis un personnage de fiction. Je le dis, le redis, sans cesse partout l’affirme. Je m’écris dans des livres, des textes, des pièces sonores. J’ai décidé de devenir personnage de fiction quand j’ai réalisé que j’en étais déjà un. A cette différence près que je ne m’écrivais pas. D’autres s’en occupaient »… Télécharger le texte cadre.

– 28-29 novembre 2013 : « tierslivre.net : François Bon à l’œuvre ». Deux journées d’étude coorganisées par Pierre-Marie Héron (membre de l’IUF, responsable du programme de RIRRA 21 « Les écrivains et la radio en France ») et Florence Thérond, en partenariat avec LR2l (Languedoc Roussillon Livre et Lecture), suivies en décembre d’un atelier d’écriture animé par François Bon (public visé : étudiants du Master 2 Pro Métiers du livre et de l’édition et  professionnels du livre).
Dans son dernier ouvrage imprimé, Autobiographie des objets, François Bon procède à l’inventaire de ses mythologies et laisse les objets du quotidien, ceux qui ont marqué son enfance, faire son portrait. Il nous convie à une sorte de vide-grenier intime : « le temps des objets a fini » et l’objet-livre lui-même a en partie perdu sa raison d’être dans notre monde ouvert, où les productions se dématérialisent. François Bon parle d’un monde disparu, d’une société qui a basculé, mais il le fait sans nostalgie. Car il est aussi un pionnier (mais il n’apprécie pas beaucoup ce terme…) d’une littérature à venir, celle qui s’invente sur le web et dont il explore depuis l’origine le potentiel au regard des formes de pensée et d’écriture.
Comme un certain nombre de ses livres depuis Tumulte (2005-2006) jusqu’à la série en cours Proust est une fiction, Autobiographie des objets a d’abord été écrit en ligne sur son site Le Tiers livre, où le lecteur a pu le découvrir jour après jour sous une forme séquencée. D’autres œuvres nativement numériques, explorant diverses possibilités de l’écriture web (hyperliens, intégration d’images, de sons, de vidéos, programmation aléatoire), donnent lieu depuis 2008 à des éditions numériques adaptées de l’original : Société des amis de l’ancienne littérature, Habakuk, Recherche d’un nouveau monde, Une traversée de Buffalo…D’autres encore, comme l’expérience de web-roman Description du plateau de Saclay, ne sont visibles que sur le site. François Bon, « grand lecteur cerné par des machines », « écrivain du troisième type » comme le désignait en 2011 Pierre Assouline sur son blog La République des livres, fait de Tiers livre, où cohabitent textes achevés, textes en cours et textes de rodage, « mis en ligne avant maturation », le creuset d’une démarche de création arrimée au numérique. C’est que, depuis 2009, Le Tiers livre est devenu le centre de son activité d’auteur, à la fois bibliothèque et laboratoire de son œuvre, « son arborescence, mais aussi sa finalité » : « les livres en sont un des éléments, mais le livre c’est définitivement le site web lui-même » (tierslivre.net, article 1996). Tout en acceptant l’idée de publications séparées, vues comme « dépôts du travail de blog et site », François Bon en est ainsi venu, en novembre dernier, à formuler le projet d’une œuvre-somme ouverte, unique et mosaïque : « enfin travailler à une seule arborescence infiniment remodelable » (article 1421).
Aujourd’hui, lire l’œuvre de François Bon, c’est donc explorer son site Le Tiers livre… Télécharger le texte-cadre.

2/ Le tournant numérique et ses représentations littéraires : généalogie et analyse de quelques fantasmes ou stéréotypes. La crainte que le progrès technique mette en péril la culture n’est pas nouvelle. La révolution numérique, dont nous ne pouvons pas encore mesurer tout l’impact sur notre monde et notre civilisation, vient réactiver des stéréotypes et des fantasmes souvent mis en débat dès l’époque romantique. Nous nous proposons d’en examiner quelques-uns…

L’imaginaire de la mort du livre 

– 15 octobre 2014 et 28 novembre 2014 : deuxième volet : « La mort du livre. Acte I : l’âge du papier (1800-1914) ». Deux demi-journées organisées par Corinne Saminadayar Perrin (responsable du programme RIRRA 21 : « Le récit historique (1848-1914) : crise, reconfigurations, réinventions ») et Florence Thérond.
En 1831, dans des pages immédiatement célèbres de Notre-Dame de Paris, Victor Hugo célèbre le sacre du livre, en même temps qu’il le dénonce comme un dangereux serial killer : « Le livre va tuer l’édifice. L’invention de l’imprimerie est le plus grand événement de l’histoire. C’est la révolution mère. C’est le mode d’expression de l’humanité qui se renouvelle totalement, c’est la pensée humaine qui dépouille une forme et en revêt une autre, c’est le complet et définitif changement de peau de ce serpent symbolique qui, depuis Adam, représente l’intelligence. » Pour Hugo, l’imprimerie consacre la véritable naissance du livre, et en fait l’emblème offensif d’une modernité démocratique de la pensée : optimisme caractéristique du « moment 1830 », où les promesses du libéralisme politique, les progrès de la librairie et de l’édition, les reconfigurations de la société post-révolutionnaire font entrer l’Europe occidentale dans l’âge de la littérature-texte. Le sacre de l’écrivain va de pair avec la célébration du Livre.
Le triomphe est bref et le désenchantement prompt. L’entrée de la France dans sa première ère médiatique de masse, en 1836, consacre une double évidence : le livre, de médiateur universel, devient objet médiatisé, tout comme son auteur et le discours qu’il porte ; la civilisation de l’imprimé menace de devenir très vite civilisation du journal. Sous la Monarchie de Juillet s’amorce un discours dont la tonalité lugubre et les accents catastrophistes ne feront que s’accentuer sous le second Empire : le livre va mourir, le livre est mort. L’agonisant est tenace, le cauchemar aussi : alors même que la Troisième République, dans son dispositif scolaire, confie à la littérature française un rôle de premier plan dans la définition de l’identité nationale républicaine, alors que les lois Ferry forment des cohortes de nouveaux lecteurs, nombre d’artistes et d’intellectuels vivent dans l’angoisse la fin du livre. Télécharger le texte-cadre.

– 22 mars 2013,  premier volet : « La fin du livre : une histoire sans fin ». Organisation : Florence Thérond et Jean-Christophe Valtat.
Cette première journée avait pour objectif de penser « la fin du livre » dans le contexte actuel des mutations de l’édition, technologiques comme économiques (« La civilisation du livre se lézarde », écrit Fabrice Piault en 1995, dans Le Livre, la fin d’un règne : la démocratisation de l’écriture dans l’espace internet, contre l’autarcie aristocratique du livre, conduit-elle à une mort de la culture littéraire ?), mais aussi de retracer la généalogie et les présupposés d’une question contemporaine (François Bon cite, dans son essai Après le livre, Walter Benjamin : « Tout indique maintenant que le livre sous sa forme traditionnelle approche de sa fin »). Télécharger le texte-cadre.

Les communications seront disponibles en ligne au mois de septembre 2014.

L’ordinateur, objet technologique paradigmatique des fascinations de nos contemporains

– Oct. ou Nov. 2015 (date à préciser) : Les représentations de l’ordinateur  dans le roman et la bande-dessinée contemporains. Organisation : Cédric Chauvin et Eric Villagordo.
Dans son ouvrage de 2010 Machines à écrire. Littérature et technologies du XIXe au XXIe siècles, Isabelle Krzywkowski montre comment les objets techniques se sont, au cours du XXe siècle, rapproché du cœur de la création littéraire, depuis un statut de thème privilégié à l’époque moderniste jusqu’à une complémentarité essentielle dans le cas de la « littérature informatique » : dans le cadre de ce programme, il a semblé nécessaire d’allier l’étude des formes de cette dernière à une réflexion sur les représentations de l’ordinateur à l’époque contemporaine, non seulement dans le roman, mais aussi en bande-dessinée – cette dernière ayant sans doute conservé une part de l’héritage du statut éminemment visuel des machines au cours de l’histoire de l’art du XXe siècle. L’image de l’ordinateur dans la fiction a longtemps été celle d’une machine aussi rare et solitaire qu’inquiétante par l’ampleur mystérieuse de ses capacités totalisantes voire totalitaires. Il semble en revanche qu’à partir du début des années 1980 et l’invention du personal computer, le statut imaginaire de l’ordinateur ait évolué. L’informatique rejoint notre quotidien, et dans Tron puis la littérature cyberpunk l’homme plonge dans l’ordinateur : pour Jameson (2007), ces œuvres visent à « capter les réseaux du processus reproductif » opéré par chaque ordinateur puis par les ordinateurs entre eux ; il identifie alors « un sublime technologique ou postmoderne », où la complexité des entrailles de la machine nous renvoie à « nos représentations défectueuses d’un immense réseau communicationnel et informatique », celui du « capitalisme multinational actuel ». Depuis l’écriture de ce texte par Jameson en 1984, il semble encore que, d’objet familier dissimulant des profondeurs insondables, la technologie numérique, sortant de l’ordinateur, se soit comme étendue de façon invisible à tout notre habitat pour en faire un “cocon” rassurant autant que surveillé : l’humanité occidentale, comme aspirée par la machine, habiterait alors un monde devenu informatique ; de façon complémentaire, les sujets trouveraient dans la “toile” un espace où projeter leur intériorité et multiplier leurs expériences. Appel a communication.

3/ La littérature à l’heure du numérique : les grands colloques. Plusieurs colloques sont programmés dans le cadre du contrat 2015-2019,  l’objectif étant d’explorer les liens qui se tissent entre culture numérique et littérature.

Printemps 2016 : Littérature et engagement à l’ère du numérique : écrire et transmettre (Projet porté par Florence Thérond et Catherine Soulier, texte-cadre en cours d’élaboration)

Printemps 2017 : Les nouveaux lecteurs (Projet porté par Annie Pibarot et Florence Thérond)

Printemps 2018 : La question du proche dans la littérature et les arts de l’extrême contemporain (Projet porté par Claire Chatelet et Florence Thérond)

2019, colloque de fin de contrat : L’œuvre d’art totale à l’heure du numérique (projet porté par l’ensemble de l’équipe du programme et organisé en relation avec le programme transversal dirigé par Jean-Christophe Valtat : « Transfictionnalité, transmédialités »)

4/ La plateforme d’édition en ligne. Une équipe de trois chercheurs de RIRRA 21 (Pierre-Marie Héron, Corinne Saminadayar-Perrin et Florence Thérond) travaille actuellement à la création d’une plateforme d’édition en ligne. Le lancement est prévu pour l’automne 2014.

Chercheurs de RIRRA 21 impliqués dans ce programme : Claire Chatelet (MCF audiovisuel, nouveaux medias), Cédric Chauvin (Prag SUFCO, spécialiste de science-fiction), Pierre-Marie Héron (Pr, membre de l’IUF, responsable des programmes « les écrivains et la radio » et « Cocteau & Cie » ), Annie Pibarot (MCF, Montpellier II, spécialiste des écritures de soi et de l’autofiction), Marion Poirson (MCF habilitée, études cinématographiques), Catherine Soulier (MCF, littérature française XXe, poésie), Florence Thérond (MCF de littérature comparée), Eric Villagordo (MCF en Art et didactique des arts).

Equipes extérieures en partenariat : GRIPIC du Celsa (Projet PLUME).