Responsable: Eric Villagordo
Ce programme pluridisciplinaire s’intéressera aux formes et imaginaires des oeuvres multimodales, tant dans l’étude de leurs dispositifs que de leurs contenus. Les formes multimodales de l’art sont en effet à interroger du point de vue des représentations et des récits qu’elles présentent, du point de vue de leur histoire culturelle, mais prioritairement peut-être, de celui de la rencontre des médiums artistiques. Si les oeuvres redevables de la production de masse (bande dessinée, webtoon, albums pour enfants, images animées…), n’échappent pas toujours aux stéréotypes (ainsi le corpus raciste de la bande dessinée, ou les stéréotypes véhiculés par les jeux vidéo) et ne préjugent pas d’un contenu révolutionnaire, contestataire ou engagé, formes innovantes et idées émancipatrices s’accordent cependant parfois, et méritent d’être étudiées pour en percevoir la complexité. À côté de ce corpus (à tous égards massif), seront également abordées des oeuvres davantage confidentielles, peu diffusées ou manquant de visibilité (livres de dialogue à tirage limité, vidéo-poésie, littérature augmentée, environnements artistiques…), dont les innovations formelles et les contenus échappent aux diktats de la logique de marché.
Le programme se penchera donc sur les oeuvres qui mêlent a minima deux modalités artistiques, notamment celles croisant faits visuels et textuels : si celles-ci se révèlent particulièrement nombreuses, nous nous pencherons de façon privilégiée sur la bande dessinée (fictionnelle ou non fictionnelle), sur la littérature dessinée ou peinte, la littérature graphique, le livre de dialogue, la poésie visuelle, et plus globalement sur les formes de littérature augmentée, sur l’album jeunesse et le champ de l’illustration, mais aussi sur les images numériques avec ou sans récit, sur les webcomics (animés ou non) et plus largement sur les environnements numériques, ou encore sur les scénographies théâtrale et muséale et les oeuvres musicales liées au visuel. Les rapports complexes que tissent ensemble ces phénomènes artistiques peuvent être abordés selon différents horizons conceptuels : celui des formes multimodales de l’art ou des formes et imaginaires des arts multimodaux (Lebrun, Lacelle et Boutin, 2012), celui de la dimension verboiconique, qui n’occulte pas pour autant la représentation des phénomènes sonores (Roque, 2016), celui qui aborde la question par la notion d’ « iconotexte », autrement dit s’attache aux tensions « qui opposent et juxtaposent deux systèmes de signes sans les confondre » (Montandon, 1990), ou encore celui privilégiant les effets de sens émergeant depuis les deux modalités appréhendées comme un tout indissociable, aucune des deux n’étant soumise à l’autre (Nerlich, 1990). Deux axes structureront les travaux du programme :
Axe 1 : Les représentations et imaginaires produits par les oeuvres multimodales
Qu’est-ce que représenter de manière multimodale implique et provoque d’un point de vue sémiotique, sémantique, voire idéologique ? Comment s’installent dans les différents champs artistiques des traditions multimodales telles la bande dessinée, le livre de dialogue ou même la « maison » d’artiste ? Sur le plan de la réception, quels types d’expériences artistiques et esthétiques apporte la multimodalité, a fortiori quand elle renouvelle nos représentations (par exemple des différences culturelles ou des altérités dans la bande dessinée ou l’image animée) ? En somme, que fait la multimodalité à nos représentations ? Propose-t-elle une autre histoire culturelle des arts ? Les gestes eux-mêmes qui re-présentent se transforment-ils dans la mise en relation des deux médiums : en quoi, par exemple, la caricature qui s’autorise dans un récit multimodal serait-elle différente d’une caricature (seulement) dessinée ou écrite ?
Axe 2 : Les tensions formelles et sémiotiques des oeuvres multimodales
On interrogera ici les tensions dialogales – iréniques ou conflictuelles, visibles ou cachées – sur lesquelles se construisent les oeuvres multimodales, du point de vue de la création autant que de la réception. Quels renouvellements formels, quels gains sémiotiques autorisent-elles ? Mêlant les gestes, brouillant les conventions disciplinaires, débordant les limites du livre, de l’objet, de la scène, de la page, de l’écran…., les oeuvres multimodales excèdent les supports habituels. Nous questionnerons cette poétique du débord, de l’export et de l’excès qui, combinant les signes, réinvente non seulement les supports mais aussi les gestes, appelant ainsi de nouvelles manières : de faire, de recevoir – mais encore d’exposer des oeuvres parfois (littéralement) insupportables. L’apport de la sémiotique est en cela essentiel (voir les travaux de Bernard Vouilloux), qui permet de poser la question des formes et dispositifs en rupture en étudiant la nature des relations entre les gestes artistiques à l’oeuvre (voir les travaux de Liliane Louvel, Henri Scepi, Serge Linarès…) : équivalence, juxtaposition, proximité, variation, débordement, transposition, translation, confrontation, harmonie, redondance... Trahissant un certain type de rapport à l’autre modalité, ces négociations (en termes de geste, de support autant que d’espace) inventent ce faisant un « tiers espace » (voir le « tiers pictural » de Louvel) dont l’axe s’attachera à étudier les manifestations.



