Ecriture de l’histoire

Responsable : Corinne Saminadayar-Perrin, professeur de littérature française du XIXe siècle (www.csaminadayar.fr)

Le récit historique (1848-1914) : crise, reconfigurations, réinventions.

Programme : 
Dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle, le récit historique connaît une crise profonde et une mise en question radicale. D’un point de vue épistémologique, l’essor progressif du positivisme rompt avec l’ambition romantique de résurrection intégrale du passé, et opère un partage entre démarche historiographique et pratiques narratives voire littéraires. D’autre part, la grande tradition du roman historique, d’inspiration scottienne et romantique, est victime d’une éclipse qui s’avèrera durable ; si la littérature ne renonce nullement à proposer une herméneutique du devenir, elle adopte désormais d’autres esthétiques, où le récit revêt des formes et des fonctions très différentes: renonçant à se faire opérateur de lisibilité et garantie de cohérence, il tend à problématiser le sens du devenir et à multiplier les questions (dont la nature comme les enjeux sont évidemment contemporains) plutôt qu’à en offrir une résolution sinon harmonieuse, du moins intelligible.
On se proposera d’analyser analyser cette mutation du récit historique comme un changement de paradigme, permettant de problématiser explicitement la production du sens à l’œuvre dans tout projet historiographique ou fictionnel. L’hybridité formelle et la distorsion générique permettent d’expérimenter des modes nouveaux d’appréhension du passé (le scandale de La Sorcière), cependant que l’opacité, le brouillage des significations et la déconstruction macrostructurelle traduiraient un effort de redéfinition de l’événement, en synchronie et en diachronie, pour les contemporains ou sous le regard rétrospectif de l’interprète — à cet égard, le travail sur le décentrement, la focalisation multiple et les décrochements de la voix narrative mettent en évidence les métamorphoses permanentes de l’objet historique selon la perspective qui les envisage. La fragmentation et l’émiettement, en particulier, élaborent des systèmes de représentation révolutionnaires à tous les sens du terme (L’Insurgé) — la construction kaléidoscopique de l’actualité par la presse, comme son ambition d’écrire une histoire immédiate, ne sont sans doute pas étrangères à ces expérimentations. Les enjeux idéologiques sont en l’occurrence étroitement articulés aux réflexions esthétiques qu’ils déterminent et dont ils dépendent : la rupture avec une certaine conception continue et organique du récit, au profit d’une dynamique fondée sur la rupture, la juxtaposition et le décentrement, traduisent un rapport réflexif et critique à l’histoire.

Perspectives 2015-2019 :
Au vu des questions explorées lors du précédent quadriennal, et des résultats scientifiques dégagés par nos investigations précédentes, les pistes les plus prometteuses semblent concerner deux domaines de recherches :

a. L’articulation entre écriture périodique, médiatisation du champ littéraire et « incubation » de nouvelles méthodes historiques, dans l’intervalle qui sépare la refondation historiographique libérale puis romantique, et le triomphe de l’histoire « positiviste » à la fin du siècle. La civilisation du journal instaure un nouveau rapport au temps et à sa saisie par l’écriture ; elle induit une perception inédite des rythmes superposés du quotidien et de l’événementiel ; elle complexifie et interroge le rapport de l’individu à l’actualité et à l’histoire en train de se faire. Ces questions sont précisément celles qui préoccupent les inventeurs de l’histoire totale (la « résurrection intégrale » de Michelet), dans ses objectifs mais aussi dans son écriture. Outre l’intériorisation et la subjectivisation du rapport de chacun à l’histoire, le journal, par sa vocation panoramique, pose aussi le problème des objets pertinents pour l’historien, et des modes d’investigation qui permettent une appréhension totale (en compréhension et en extension) du social. Enfin, comment repenser la légitimité scientifique du récit historique quand les chroniqueurs comme les spécialistes de la fiction (souvent les mêmes) s’affirment historiens du contemporain, et producteurs de sources fiables pour les générations futures ?

b. Supports de l’histoire. Lorsque, dans les années 1820-1830, l’historiographie libérale puis romantique redéfinit son champ et ses méthodes, cette révolution épistémologique se fonde sur une nouvelle approche de l’archive, instaurant un imaginaire et des pratiques renouvelés ; se trouve interrogé le rapport de l’archive aux traditions orales, à la littérature (et notamment à la fiction), à la vérité de la mémoire (cf. le programme « Archive 19 » développé au CERILAC sur le quinquennal 2011-2016). Considérée comme source mais aussi comme matériau de l’histoire, l’archive oblige à ne plus considérer le document uniquement comme un texte, mais aussi comme un objet matériel à confronter avec les témoignages incarnés dans d’autres types de supports – le développement contemporain des « sciences auxiliaires » de l’histoire (archéologie, épigraphie) en témoigne. À quoi s’ajoute la puissance de l’investissement affectif qui s’attache à la matérialité du document, fragment de passé cristallisant une opération quasi-proustienne de superposition des temps.

Cette attention nouvelle au support du texte est exactement contemporain d’un ensemble d’interrogations soulevées par l’essor du journal comme premier média de masse : en quoi le support a-t-il une incidence sur la production, la circulation, la réception des textes ? le journal peut-il être considéré comme l’immense archive du contemporain ? en quoi les spécificités du support médiatique (notamment sa périodicité et sa nature collective) engagent-elles un rapport spécifique à l’actualité et à la mémoire, en infléchissant leur mode de représentation ? Toutes questions dont le sens et la pertinence concerne aussi bien la littérature que ses entours (genres annexes, connexes, associés).
Ces questions se posent avec d’autant plus d’acuité que certains historiens (à commencer par Augustin Thierry) expérimentent les modes d’écriture nouveaux qu’autorisent le journal et la revue, cependant que la presse invente des genres inédits directement dérivés des bouleversements historiographiques récents (les scènes historiques par exemple). Plus radicalement, le travail de l’écriture historique est désormais pensé en fonction du support de publication (scénarisation de l’Histoire de la Révolution française…), cependant que l’histoire « intime » (à la manière des Goncourt) se réclame ouvertement des formes par lesquelles le journal saisit l’actualité contemporaine. L’interrogation sur le support et la circulation des modes d’écriture induisent toutes sortes de processus d’hybridation et de contamination (Dumas réécrit Michelet en feuilleton…), décisifs pour comprendre une période où l’histoire ne renonce pas à l’écriture littéraire, en affirmant néanmoins sa spécificité méthodologique et épistémologique – bref, une période où l’élaboration du savoir historique passe par une réflexion sur l’écriture.

Opérations prévues : 

Le Génocide des Arméniens. Discours et représentations, colloque co-organisé par le RIRRA 21 et le laboratoire CRISES les 5 et 6 février 2015 (contact : helena.demirdjian@hotmail.fr).

Vallès et l’écriture de l’histoire, colloque co-organisé par le RIRRA 21 et l’UMR LIRE (2016).

Fictions de la Révolution (2016-2017), dans le prolongement de l’ouvrage collectif Romans de la Révolution (publication prévue en 2014) et en lien avec l’équipe LAFABREV, qui élabore une nouvelle édition critique de l’Histoire de la Révolution française de Michelet (version électronique et version papier dans la Bibliothèque de la Pléiade, 7 volumes, publication prévue en 2016).