Genre et asymétries de pouvoir dans la production et la valorisation des bien culturels

Responsable: Claire Ducournau

 

Dans la continuité de travaux menés au sein du RIRRA21 depuis plusieurs années sur les créatrices et de leurs renouvellements dans un sillage post #metoo (Thérenty, 2019 ; Planté et Thérenty, 2022 ; ANR FEMME - The Female Filmmakers and Feminism in the Media, 2024-2028), le programme « Genre et asymétries de pouvoir dans la production et la valorisation des biens culturels » souhaite fédérer, renforcer et accompagner les recherches traitant, au sens large, des dominations genrée et intersectionnelle à l’œuvre dans la production et la consécration des œuvres culturelles, intellectuelles et artistiques depuis la fin du xixe siècle.

Fondatrice dans la définition du concept de genre par Joan Scott comme « une façon première de signifier les rapports de pouvoir » (1986, 1988 :141 ; Planté, 1989, 2015), la dimension historique est cruciale dans une telle orientation. Les travaux menés en lien avec cet axe continueront ainsi à réhabiliter des matrimoines et des généalogies féminines ou féministes, à mettre en évidence les mécanismes en recomposition de subalternisation et d’invisibilisation des groupes minorisés par le sexe, l’âge, la race, l’orientation sexuelle ou la classe sociale dans les milieux culturels, médiatiques, savants et artistiques. Conformément, là encore, à la définition proposée par Joan Scott insistant sur la dimension collective, relationnelle et construite des « différences perçues entre les sexes » et aux travaux menés à sa suite notamment par Judith Butler, on y étudiera aussi les modalités et les répercussions de la marginalisation des femmes – et/ou d’autres groupes « minoritaires » – des canons culturels et des vulgates intellectuelles sur des pratiques et des représentations « majoritaires », pour reprendre l’expression de Colete Guillaumin (1972, 2002). S’intéressant aux résistances, luttes, subversions et revendications qui ont accompagné ces inégalités structurelles, en affichant (ou pas) leur dimension féministe, queer et/ou politique, les travaux menés en lien avec cet axe questionneront aussi la manière dont ces mobilisations et pratiques militantes ont pu contribuer à faire évoluer le fonctionnement d’ensemble des mondes de l’art et à en façonner différentes configurations au fil du temps.

Fort de l’adhésion de l’UMPV au GIS Institut du Genre (https://institut-du-genre.fr/) début 2026, l’axe s’intéresse de manière critique et transversale aux manifestations multiformes des rapports de pouvoir dans les champs de production culturelle. Pour la période 2027-2031, les événements et travaux s’articulent autour de trois directions programmatiques : (1) valoriser des trajectoires et des œuvres invisibilisées, (2) interroger les mécanismes de construction des canons culturels, (3) analyser les méthodes et les impensés disciplinaires au prisme du genre et des sexualités.

1)      Réhabiliter ou revisiter des œuvres et des trajectoires artistiques

Il s’agit d’abord de renforcer et d’étendre des travaux menés sur les matrimoines, les trajectoires et les œuvres d’autrices, journalistes femmes, réalisatrices de cinéma, éditrices, musiciennes, etc. y compris en les comparant à celles de leurs homologues masculins et d’autres populations minorisées. Menés parfois en ordre dispersé, ces travaux rencontrent des questionnements communs en lien avec les biais sexués et genrés travaillant de longue date les champs de production culturelle et artistique. En contextualisant les conditions d’apparition et/ou d’invisibilisation des œuvres et en prêtant attention, dans la lignée de ce qui se pratique de longue date au RIRRA21, aux poétiques qui nourrissent leurs formes et supports, on fera ressortir les normes et valeurs qui les travaillent dans un sens émancipateur ou conservateur, quitte à en débusquer les tendances misogynes ou xénophobes.

2)      Démasculiniser les canons artistiques et culturels

Ce deuxième axe interroge la construction des canons à l’œuvre dans les études littéraires, médiatiques et cinématographiques, approches esthétiques et dramaturgiques, histoire culturelles et sociale, en temps de mondialisation culturelle. Comme en témoigne le mouvement transnational #MeToo, parti du cinéma, les univers artistiques sont loin d’échapper à des violences sexistes et sexuelles de plus en plus dévoilées, ce qui impose de poser à nouveaux frais la question ancienne de la relation entre les œuvres et leurs auteur·rices. Gisèle Sapiro a montré à quel point la consécration des écrivain·es sur la scène mondiale aux xxe et xixe siècle, du Prix Nobel au Booker Prize, a dû faire avec la « reproduction de la domination intersectionnelle » entretenue par les intermédiaires et les institutions au centre d’un champ littéraire transnational. Les corpus littéraires canoniques se sont ainsi établis sur le fondement impur de rapports de force ayant exclu les populations féminines, racisées et/ou issu·es de pays dits du Sud (2024). En quoi la mobilisation d’outils conceptuels forgés et maniés dans les études de genre, féministes et/ou queer permet-elle des gains d’intelligibilité pour étudier des terrains et des corpus diversifiés témoignant du caractère sexué de la culture, a fortiori légitime ? Qu’est-ce qu’une « œuvre féministe » ? Si la notion d’intersectionnalité (Crenshaw, 1991, 2005), en lien avec le Black feminism, s’est diffusée dans de telles conceptualisations, on interrogera aussi celles de masculinisme (Le Doeuff, 1998), d’agency, de care, de point de vue situé, de male ou de female gaze (Mulvey, 1975), ou de « domination oubliée », expression forgée par Tal Piterbraut-Merx pour qualifier les « rapports adultes-enfants » (2024).

3)      Réflexivité et jeux d’échelle : méthodes et impensés disciplinaires

Troisièmement, il s’agit de voir en quoi le prisme transversal du genre favorise un rapport réflexif à nos disciplines d’appartenance, et permet d’en révéler certains impensés qui les façonnent et peuvent en limiter la portée épistémologique, malgré l’universalisme dont certaines peuvent se targuer. Quand Lori Saint-Martin estimait qu’ « il faut compter pour que les femmes comptent » (2017), Michèle Perrot a mis en avant le silence des archives traditionnelles pour restituer les voix féminines (1998, 2020). En s’appuyant notamment – y compris de manière critique – sur des jeux d’échelle et des méthodes développées dans les sciences sociales (biographie collective, comparaisons transnationales, étude de cas et/ou institutionnelle, études des réseaux et des sociabilités, notamment rapprochées), on questionnera la variété des sources, des procédures d’enquête ou des représentations qu’il est possible de mettre en œuvre pour contourner les défauts d’archives et les figements des historiographies traditionnelles et éclairer ainsi les destins et les postérités artistiques parfois clandestines d’individus ou de groupes marqués par de la vulnérabilité.

Participe de cette dynamique l’organisation, à partir de 2027, du séminaire « Couples et intimités relationnelles dans les univers de création ». Dans la lignée du précédent séminaire « Démasculiniser les sciences humaines et sociales » (2020-2024), lieu de rencontres né dans le giron du master d’études culturelles de l’Université de Montpellier Paul-Valéry et de la création de son parcours « études de genre » (en 2021), il vise à contribuer aux réflexions interdisciplinaires en plein essor sur les implications proprement intellectuelles et artistiques des intimités relationnelles et du couple, envisagé comme une échelle d’analyse négligée prise entre l’individu et le groupe et comme une institution vectrice de sociabilités et de socialisations spécifiques dès lors qu’il concerne des individus impliqués dans les champs de production culturelle.

Dernière mise à jour : 20/07/2026