Appel à communications: Vrais errants et faux nomades

Vrais errants et faux nomades : penser et dire l’itinérance des hommes et des États dans les mondes eurasiatique et américain (XVe-XXIe siècles)

Colloque pluridisciplinaire, Montpellier, 15-16 octobre 2026

 

Aucune société n’est parfaitement sédentaire (« assise ») ou mobile. Toute société sédentaire, qu’elle soit majoritairement urbaine ou rurale, comporte en effet une part de mobilité, généralement diurne et prévisible, qui répond aux logiques comme aux normes sociales et économiques en vigueur. Aux mobilités pendulaires des banlieusards et des rurbains des Trente Glorieuses succèdent, aux vacances estivales, les grandes migrations juilletistes et aoutiennes. Hors de ces cadres, les autres formes de mobilité, qui apparaissent  irrationnelles aux yeux du groupe majoritaire, non seulement obéissent à des impératifs socio-économiques et culturels, mais sont ponctuées de pauses et d’escales. Les sociétés sédentaires ont souvent oscillé entre deux postures radicales face aux mobilités qui leur échappent :  assimiler, fixer ou bannir. Généralement méprisant et le plus souvent hostile, le regard des États et des sociétés sédentaires sur les nations, les communautés et les groupes itinérants a légitimé et légitime, on le sait, un appareil répressif et des logiques plus ou moins coercitives d’établissement. Toutefois, l’ancienneté et la complexité des relations comme la survenue de temps moins inquiétants, nuancent et parfois inversent les stéréotypes dominants. Les anciennes mythologies politiques et civiques, comme la plupart des romans nationaux, conservent le souvenir plus ou moins romancé d’origines lointaines, de migrations douloureuses et combattantes. D’autre part, la littérature et les arts, en tant que laboratoires des imaginaires nationaux, proposent parfois les modalités d’un dialogue possible entre État et errance. Largement (encore) issues de l’idéalisme de la Résistance, les politiques actuelles enfin, en matière d’éducation ou de santé, s’efforcent d’adopter un angle plus égalitaire voire inclusif. Ce sont ces éléments de friction et de compréhension passés et récents que le colloque à venir propose d’interroger et de reconsidérer.

Il s’agira de se demander en quoi l’errance, à la croisée de l’expérience vécue et de la construction discursive, contribue à façonner les imaginaires de l’État et de la nation. On cherchera à comprendre comment les classifications administratives, les dynamiques politiques changeantes, les récits littéraires et les travaux savants s’articulent pour établir les critères d’une mobilité légitime ou dangereuse. Enfin, il faudra envisager de quelle manière les figures de l’itinérance et de l’errance, réelles et imaginaires, mettent en lumière les mécanismes de contrôle et d’orientation des mobilités intérieures, tout en ouvrant des lignes de fuite dans la construction des identités collectives et des politiques éducatives et sociales.

Le colloque prévu à Montpellier en octobre 2026 s’inscrit dans la continuité de plusieurs rencontres scientifiques majeures dont il reprend en partie les problématiques. Sur le plan historique et sociopolitique, Roms, Tsiganes, Nomades. Un malentendu européen, sous la direction de Catherine Coquio et de Jean-Luc Poueyto (2014), a analysé la construction contemporaine de la « question rom » et les mécanismes de stigmatisation à l’œuvre en Europe. Le colloque dirigé par Sarga Moussa en 2008, Le Mythe des Bohémiens dans la littérature et les arts en Europe a exploré les représentations artistiques et littéraires du « Bohémien ». Un autre colloque, sous la direction de Pascale Auraix-Jonchière et de Gérard Loubinoux (2005), se concentrait sur le pendant féminin du Bohémien. Deux colloques dirigés par Arlette Bouloumié (2007 et 2016) ont approfondi l’étude des figures de l’errant et du marginal dans la littérature française. À ces travaux collégiaux on doit adjoindre les études produites dans le cadre du projet ERC Nomadic Empires (2014-2020) qui envisageait, à l’échelle des continents eurasiatique, africain et américain, l’émergence et le développement d’États et d’empires nomades de l’Antiquité à l’époque moderne.

L’ambition du colloque qui se réunira à Montpellier en octobre 2026 est de proposer une réflexion dilatée sur les non-sédentaires dans les langues, l’Histoire et les Lettres des États et des Nations. Dilatée en ce que le propos a l’ambition d’envisager la question sur un temps long courant des tout débuts de la première modernité au XXIe siècle et sur un très large espace eurasiatique et américain.

AXE 1 : Définir les mots et les formes de l’itinérance : reprendre et prolonger un inlassable travail

Le premier axe de ce colloque visera à définir les mots de l’itinérance telle qu’elle est observable en Europe. On s’intéressera à la diversité des taxinomies, des parcours et des situations de mobilité, réelle ou supposée, qu’il s’agisse de groupes historiquement nomades mais largement sédentarisés (Roms, Tsiganes), ou de personnes en situation d’itinérance ou de sans-abrisme. Cette réflexion taxinomique paraît d’autant plus utile que les formes de ces diverses mobilités ont suscité depuis les années 1990 le renouvellement de la production savante, médicale, sociologique et géographique. En retournant la perspective, on s’intéressera aux mots utilisés par les « errants » pour qualifier la société dominante et ses membres : gadjé, payo, Babylone…

AXE 2 : Penser le degré de mobilité des États

Les États comme les entités nationales jouissant d’une grande allonge tant offensive que contre-offensive sont en mesure de se lancer dans des entreprises expansionnistes régionales ou continentales. Cette force, avant l’âge industriel qui dote les puissances développées de moyens inédits, est le privilège des États les mieux équipés sur le plan logistique – Rome des Flaviens, la Chine des Tang – et des nations où la chasse, l’élevage s’appuient sur ces véhicules endurants que sont le cheval des steppes, l’appaloosa ou le dromadaire. Longtemps réservé à des États asiatiques nés de l’association entre nations nomades et sociétés sédentaires, ainsi l’empire mongol, le terme d’empire est appliqué désormais à des constructions tribales très dynamiques – Sioux, Comanches. Cet emploi étendu non seulement interroge les catégorisations politiques – un empire peut-il être acéphalique – mais incite à faire le point sur une historiographie très riche désormais et renouvelée.

AXE 3 Littérature, constructions nationales et errance

Comme tout fait social, les nomades, réels ou supposés, trouvent une place de choix dans la littérature, en particulier dans le roman, où les « Bohémiens » acquièrent la dimension de mythe et d’image idéale de l’artiste (Sarga Moussa, 2008). D’autre part, le marginal, dont l’errance peut être considérée comme un châtiment, devient aussi le lieu d’une régénération collective par les épreuves qu’il traverse (Arlette Bouloumié, 2007). Dans les romans qui véhiculent une image de la nation en construction (on pensera ainsi aux romans historiques du XIX e siècle par exemple ou aux romans post-coloniaux), il conviendra d’interroger le traitement réservé à ces communautés de la marge.

AXE 4 Politiques publiques, sociétés et errance

Enfin, un dernier temps de travail sera consacré aux politiques publiques en direction des communautés dites itinérantes, notamment aux politiques éducatives. Si ces dernières ont souvent eu pour seul objectif d’assimiler ces populations et de réduire leur singularité ou d’en faire des agents utiles en contexte colonial, elles ont cependant évolué et se veulent plus respectueuses de la spécificité de chacun. Il s’agira donc de penser les modalités du dialogue entre société cadre et communautés des confins. On interrogera enfin les représentations religieuses et la place des prêtres et des pasteurs au sein des communautés dites itinérantes.

Organisation : Patrick Louvier (Crises) et Héléna Demirdjian (Rirra 21)

Comité scientifique : Annick Asso, Boris James, Pierre-Yves Kirschleger, Frédéric Miquel, Éric Soriano.

Les propositions sont à envoyer avant le 1er mai 2026 à Patrick Louvier patrick.louvier@univ-montp3.fr et à Héléna Demirdjian helena.demirdjian@hotmail.fr

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Dernière mise à jour : 27/02/2026